La France doit faire le choix d’un multiculturalisme tempéré

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La France doit faire le choix d’un multiculturalisme tempéré


Le Monde, 15 janvier 2015, pages Débats
Par Alain Renaut, Professeur de philosophie politique à l’université Paris-Sorbonne et directeur du Centre international de philosophie politique appliquée. Membre du Conseil pour le développement des humanités et des sciences sociales. 
Un débat sur la laïcité (en coll. avec Alain Touraine), 2005, Stock

 


A peine clos, s’il l’est, le temps de l’émotion et de l’indignation, devrait
commencer celui de la réflexion. Il faut considérer avec pondération, sans
préjugés ni emballements, ce qu’a d’exceptionnel aujourd’hui la situation
française en matière de traitement de la pluralité culturelle. Le lien entre cet
appel à ouvrir enfin ce dossier et les événements de ces derniers jours est
transparent.
D’une part, notre supposé modèle « républicain » du vivre-ensemble, dont
certains célébraient naguère la supériorité, au vu des attentats terroristes
subis, sur celui du multiculturalisme britannique ou néerlandais, n’a pas empêché,
en 2015 comme en 2013, la violence terroriste de nous frapper de plein fouet.
D’autre part, rien n’interdit de se demander si la façon dont nous vivons
ensemble dans ce pays n’est pas trop déficitaire pour que certains n’en retirent
pas l’une des motivations de leur engagement à le faire exploser, dans tous les
sens du terme.


Marqueur d’identité culturelle
Dit, en effet, de façon brève et simplificatrice : contrairement à ce que
beaucoup de nos compatriotes croient, la question n’est pas aujourd’hui de
déterminer si la France a été trop loin en matière de multiculturalisme, mais bien
plutôt de constater lucidement qu’il n’existe rien, dans ce pays, qui s’apparente à
une quelconque prise en charge politique des exigences d’un multiculturalisme
tempéré.
Nul droit individuel ni liberté individuelle d’accéder à sa culture ne sont reconnus
au citoyen français, sur le mode où l’avaient été d’autres droits fondamentaux
comme les libertés d’opinion, de croyance ou encore d’expression. La France
demeure aujourd’hui un pays qui a, par exemple, pris la responsabilité de situer, à
travers l’unicité linguistique, un marqueur d’identité culturelle sur un pied
d’égalité avec les principes majeurs de la République que sont le gouvernement du
peuple par le peuple, ainsi que la devise « Liberté, Egalité, Fraternité ».
Ainsi n’existe-t-il en France, de jure, aucune forme de multiculturalisme, alors
même que, de facto, le caractère multiculturel de la population est l’une des
données collectives de notre vie. Ce décalage entre le fait et le droit ne peut
qu’apparaître profondément conflictogène.
Soit, au-delà même du terrorisme qui ne trouve dans cette situation que l’un de
ses terreaux, la conflictualité prendra la forme d’une montée en puissance
immaîtrisable des revendications de justice issues de populations de plus en plus
exigeantes en termes de reconnaissance par des droits à la diversité.


« Assimilation »
Soit le conflit naîtra à partir de l’accès au pouvoir d’une idéologie qui se saisira
de la désorientation d’une partie des Français devant la présence, parmi eux, de
plus en plus de citoyens porteurs d’autres référents culturels (et religieux) que
les leurs.
Qu’au début de l’hiver 2014 un idéologue ait pu se croire en situation, lors d’un
entretien avec un journal étranger, de ne pas exclure une surprise que nous
réserverait l’Histoire en procédant à la déportation de cinq millions de
musulmans édifie sur les digues qui se sont rompues en ouvrant les vannes aux
pires postures que la sphère publique puisse accueillir.
La contrainte qu’exerce sur la droite son aile extrême-droitière est, dans le
système d’élections qui est le nôtre, un piège qui n’échappe aux yeux de
personne : qu’un futur candidat à la présidence de la République en vienne à
défendre ouvertement le mot d’ordre de « l’assimilation » (inscrit au coeur de la
pire politique de colonisation défendue et pratiquée au temps de Jules Ferry), et
non plus même celui de « l’intégration » est à mes yeux proprement stupéfiant.
Si la droite est (re)devenue culturellement assimilationniste, on ne peut que
s’étonner d’autant plus de l’effarant silence de la gauche à cette occasion et de
l’incapacité où elle se trouve de formuler sur le pluralisme culturel le moindre
propos cohérent et distinctif.


Résistances du réel
Concernant la remédiation, cela devrait être la tâche, dès demain, d’une
intelligentsia responsable d’offrir aux décideurs politiques l’arrière-plan dont
leurs choix auront besoin. Considérer en premier lieu qu’il est bien sûr exclu,
pour notre société et ceux qui sont dignes de la gouverner, de s’abandonner au
mirage purement provocateur d’une expulsion massive, mais aussi à celui d’un
programme d’assimilation.
Un tel programme serait voué soit à se heurter aux résistances du réel et à
demeurer pure utopie, soit à ouvrir sur un processus de contrainte
homogénéisante dont l’on n’oserait même pas imaginer de quel type de régime
politique il s’accompagnerait.
Espérer en second lieu que la pluralité culturelle inscrite désormais au coeur de
notre existence collective suscitera, à la fois en termes de thématisation
intellectuelle et en termes de création politique de droits nouveaux, des
réponses à la hauteur des questions qu’elle soulève. Un tout autre programme est
ici concevable, et politiquement praticable dès lors qu’un camp s’en saisirait.
Une autre violence
A la faveur de droits individuels nouveaux, ménager pour tous les citoyens,
quelles que soient leur culture ou leur religion, des possibilités réelles de choisir,
de connaître et de voir respecter la diversité des modes humains d’être-aumonde
et de leurs modes d’expression : si une partie de la droite politique se
regroupe autour de la thématique assimilationniste, une partie de la gauche ne
pourrait-elle, quels que soient les mots utilisés, le faire autour du principe d’un
multiculturalisme tempéré par le souci de l’interculturalisme ?
Dans l’état actuel d’une situation culturellement leucémisée, répondre à cette
proposition, qui ne demande qu’à s’expliciter par des mesures précises, par un
énième credo républicain d’abstraction des différences serait irresponsable.
Cette réponse, tellement prévisible, nous conduirait à ne pas entendre l’un des
tout derniers signaux que nous auront expressément transmis ceux qui nous
disent ne pouvoir continuer à refuser la violence, comme ils le font, si ce devait
être encore et pour toujours au prix du consentement exigé à une autre violence
qui est celle l’effacement ou de l’abstraction de leurs différences.


FIN

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